Algérie - Marche du 12 février : le jour d'avant

Notre camarade Mikael est à Alger et a suivi la marche du 12 février. La veille, il explique le contexte politique algérien et l'ambiance dans la capitale. Photo0016.jpg

 

J'irais demain à la marche si les flics me laissent passer.


Ordinairement il y a 20 000 flics sur Alger, le pouvoir en a rajouté 10 000 de plus. De nombreuses caisses de lacrymo ont été déchargées dans la nuit d'hier du port. Les flics sont armés de bâton de combat. Ceci peut faire sourire mais en Algérie quand les flics sont armés de fusils ou de Kalak, la population ne risque rien (c'est la lutte contre les maquisards salafistes) mais quand les flics s'équipent de bâton c'est qu'ils se préparent à réprimer le peuple.
Alger est totalement ceinturée par un double cordon depuis deux jours, le Pouvoir espérant ainsi empêcher les manifestants arriver sur Alger (c'est comme pour les trains qui sont bloqués). Demain il est prévu d'arrêter aussi les transports en commun.


Le quartier bourgeois et des ambassades est encore plus sur-protégé par contre aucun flics dans la casbah (ce qui n'est pas ordinaire).


C'est une manœuvre illusoire dans la mesure où ceux et celles qui veulent marcher ont de la famille ici et ils ou elles sont venues avant.


Il faut savoir que la marche a été interdite sur Alger. Boutef a demandé de marcher dans les autres villes et proposé une salle de 10 000 places pour un meeting sur Alger. Propositions rejetés par la Coordination.
La LADDH est en désaccord sur la possibilité légale de faire une marche dans Alger avec le Pouvoir. Si on se base sur la Constitution et le décret de l'état d'urgence, le décret étant illégal maintenant la marche est légale. Boutef se base sur une loi de 2001/2002 interdisant les manifs sur Alger après la révolte des Kabyles.


La situation ce soir est très tendue et incertaine sur le succès de la marche. En effet les flics ont commencé la répression vers 20h00 en arrêtant 6 militants du RCD (parti kabyle) et en assiégeant le siège du parti (environs 50 gendarmes anti-émeutes en plus des flics classiques quand je suis passé devant le siège du parti vers 20h00). Ces arrestations font suites à un rassemblement de soutien au peuple égyptien, spontané donc illégale).
Cette marche fait suite aux émeutes de début janvier, la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) s'est alors constituées. Les mots d'ordres se veulent pacifiques et modérés. Ci dessous le texte fondateur et de l'appel à la marche.


Au niveau politique la situation n'est pas claire, l'Algérie n'est pas la Tunisie ou l'Egypte. Il y a un risque énorme de division. Je rappelle qu'en Algérie il y a des populations arabisés, des kabyles, des sud-sahariens et des berbères. Les Sud-sahariens à priori ne bougeront pas. Je ne sais pas pour les berbères. Les kabyles se divisent entre ceux qui veulent marcher sur Alger avec la population arabisées et ceux qui veulent marcher sur Tizy Ouzou ou Bejaia (les deux grandes villes de Kabylie) et prendre leurs revanches sur 2001 et la répression qui a suivie (vécue par la majorité comme du colonialisme arabe). Pour suivre le RCD est plutôt pour marcher sur Alger et le MAK sur Tizy. Pour mémoire, 126 jeunes kabyles assassiné par les gendarmes en 2001.


En complément, le seul parti historiquement oppositionnel est le FFS de Hocine Ait Hammed, un historique de la guerre d'indépendance et de la révolution de 62. Il est kabyle mais son parti membre de International Socialiste regroupe des arabisés et des kabyles. Ce parti en perte de vitesse ne participe pas à la marche mais le Pouvoir essaye de le discréditer en faisant croire le contraire, il est l'inconnu si cela dérape.


Ici, l'attaque du RCD par les gendarmes ce soir apparait comme une volonté de diviser la Coordination sur des questions nationalistes. Les oppositions kabyles / arabisés sont vécues à tous les niveaux ici du Pouvoir aux peuples.
Dans la population arabisée, on sent beaucoup d'attentes et de craintes. Une grande partie (mais combien en réalité ?) sont contre le gouvernement mais pas forcément contre Boutef. Ils sont "reconnaissants" de la fin de la guerre civile contre les salafistes. La période noire ici a été terrible et ils ou elles ne veulent pas revivre cette période.
Une seule certitude, les barbus et les salafistes même modérés (si cela existe) ne font pas recettes et sont unanimement repoussés par les kabyles et les arabisés.


Pour finir, la question de l'armée (ANP) est primordiale. Les officiers supérieurs, soutiennent Boutef (leur marionnette), ils sont les plus corrompus et contrôlent en autre le gaz et le pétrole. Ils sont détestés par toute la population. Ceux sont eux qui ont tué plus de 500 manifestants lors du mouvement de 88 sous la présidence de Chadli Bendjedid (affaire pas claires, aucune condamnation, on parle de règlement de compte par population interposé). Les jeunes officiers, formés dans les écoles russes, américaines et française, ont constitué un "Mouvement Algérien des Officiers Libres" qui a condamné la répression suite aux émeutes de janvier et qui demande la paix civil et la fin du régime traitant les officiers supérieurs de Jounoude "chien de garde". Que feront il ? La troupe suivra lesquels ? Je mets ci dessous un extrait de leurs déclarations du 06 janvier 2011 :
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Le régime responsable de nos drames nationaux successifs ne jouit d’aucune légitimité sauf celle de la répression menée par les forces de sécurité qui sont protégées par l’armée ce qui nous amène à affirmer que la perpétuité de ce régime avarié est assuré par l’institution militaire et à sa tête le haut commandement. Elle est la première à qui on doit adresser le discours dans ces moments critique pour le pays.

 

Le devoir de respect du serment militaire et l’obligation de fidélité envers l’Algérie impose à l’institution militaire dans son ensemble de s’aligner avec son peuple qui est l’essence même de l’existence de l’Algérie pour le soutenir dans sa volonté d’asseoir son autorité sur l’Etat avec toutes ses institutions en toute liberté et transparence. Il faut que l’Armée prenne une décision de principe sans hésitation aucune pour s’aligner avec son peuple et protéger ses choix avec dévouement. Il faut que l’Armée se distingue de ce régime en faillite qui représente un danger gravissime sur le présent et le futur du pays.

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Après les émeutes de janvier, le Pouvoir a baissé les prix sur les denrées de base en dessous des prix d'avant la montée des prix. Ils a promis la levée de l'état d'urgence et plus de démocratie mais repoussé l'application aux calendes grec. Ces émeutes ont fait suites à une flambée des prix des produits de base. Cette dernière a eu lieu suite à une suite de mesure gouvernementales pour lutter contre l'économie informelle et réinjecter de l'argent dormant dans les circuits officiels. Ici il se dit que ces émeutes ont été manipulées par des mafieux (donc des clans militaires en partie) et qu'une partie des émeutiers ont été payés.

Voilà un "bref" aperçu de la situation, en résumé il n'est pas certain que la marche suit l'évolution à la tunisienne ou à l'égyptienne. Une seule certitude, une répression féroce se prépare. Le sentiment général partagé par les kabyles, les arabisés, les militaires et certains partis est le risque énorme de dérapage en nouvelle guerre civile tant les intérêts et les frustrations sont grandes.

 

MIKAEL - Alternative libertaire : 11 février 2011